Quand on parle de « biocarburants avancés », il est facile de se perdre entre promesses marketing, chiffres d'émissions ambitieux et réalités industrielles. En tant que rédactrice de Newsenergy, j'ai voulu creuser de façon pragmatique et personnelle la comparaison entre deux acteurs souvent cités : LanzaTech et Neste, et ce, du champ à la combustion. Mon objectif ici est d'offrir des repères concrets pour évaluer la durabilité réelle — pas seulement la durabilité affichée — de leurs carburants avancés.
Pourquoi cette comparaison ?
Parce que LanzaTech et Neste représentent deux approches technologiques et commerciales très différentes. LanzaTech se distingue par des procédés de fermentation pour transformer les émissions industrielles et des flux de carbone résiduels en alcools ou oléfines, tandis que Neste est un géant du raffinage qui convertit des huiles végétales, des résidus et des huiles usagées en carburants renouvelables (HEFA, SAF, diesel renouvelable). Ces différences ont des conséquences majeures sur la durabilité à toutes les étapes : approvisionnement en matières premières, impacts sur les terres, consommation d'énergie, émissions de GES et qualité de combustion.
Du champ (ou de la source) à l'usine : les matières premières
- LanzaTech : son modèle met l'accent sur l'utilisation de gaz résiduaires (gaz de haut-fourneau, biogaz) ou de CO2 capté provenant de sources industrielles, voire de flux de déchets. L'intérêt : ne pas mobiliser de terres agricoles additionnelles et valoriser des émissions autrement perdues.
- Neste : utilise un mix d'huiles usagées, de graisses animales et d'huiles végétales certifiées. La durabilité dépend beaucoup de la traçabilité : huiles usagées et sous-produits sont généralement plus favorables que des huiles issues de cultures dédiées (palme, colza) si celles-ci entraînent déforestation ou conversion des sols.
À mon sens, sur le papier, LanzaTech a un avantage clair dès la source quand il recycle du carbone déjà émis. Toutefois, ce bénéfice dépend de la disponibilité et de la vérifiabilité des flux de gaz, ainsi que de la quantité réellement accessible à l'échelle industrielle.
Transformation et intensité énergétique
Comparer les procédés revient à regarder l'intensité énergétique et les émissions incorporées lors de la conversion :
- Procédé LanzaTech : fermentation microbienne convertissant des gaz en éthanol (ou intermédiaires pour d'autres molécules). Besoin d'énergie pour la compression/traitement des gaz, la fermentation et la séparation. L'efficacité énergétique dépend fortement du point d'origine du gaz (chaleur et électricité associées).
- Procédé Neste : hydrogénation et isomérisation pour produire HEFA (Hydrotreated Esters and Fatty Acids). L'hydrogénation consomme de l'hydrogène — l'empreinte dépend fortement de la manière dont l'hydrogène est produit (vapeur reformée du méthane vs hydrogène bas carbone).
Concrètement, si l'hydrogène utilisé par Neste est d'origine fossile, cela réduit l'avantage climatique du produit final. À l'inverse, si LanzaTech s'alimente en électricité fossile pour le traitement des gaz, l'avantage théorique diminue aussi. J'insiste : la source d'électricité et d'hydrogène est un paramètre clé souvent absent des communiqués commerciaux.
Bilan carbone (LCA) et réduction des émissions
Les LCA publiées par les deux entreprises montrent des réductions significatives de GES par rapport aux carburants fossiles, mais il faut lire les hypothèses :
- Réductions >70–90% sont possibles pour des procédés valorisant des émissions évitées (LanzaTech) ou des déchets (Neste) si l'électricité et l'hydrogène sont bas carbone.
- Les bénéfices s'effritent si l'approvisionnement en matières premières entraîne indirectement des changements d'affectation des sols (ILUC) ou si l'énergie de procédé est carbonée.
Pour moi, la question essentielle est : qui vérifie ces hypothèses ? Les certificats (ISCC, RSB) aident, mais la robustesse des inventaires locaux et la transparence des données industrielles restent déterminantes.
Impacts sur la terre, la biodiversité et l'eau
Deux points importants que j'examine systématiquement :
- Land-use : LanzaTech évite en général la pression foncière puisqu'il s'appuie sur gaz industriels ou déchets, tandis que Neste doit surveiller l'origine des huiles (le palm oil, par exemple, peut poser problème si non durable).
- Eau et biodiversité : la culture d'oléagineux consomme de l'eau et peut affecter les sols. Les stratégies de Neste visant les huiles usagées ou sous-produits réduisent ces risques.
Chaîne logistique et effets rebonds
La durabilité « réelle » dépend beaucoup de la logistique : transport des feedstocks, stockage, distribution. Un carburant produit proprement mais transporté sur de longues distances en cargo fuel lourd perd une partie de son bénéfice. De plus, l'apparition d'un nouveau débouché pour huiles usagées peut créer un marché concurrentiel qui change la disponibilité pour d'autres usages (effet rebond). J'observe que les acteurs qui intègrent une gestion de bout en bout (collecte, traitement, certification) limitent mieux ces risques.
Combustion : performances et émissions réelles
À la combustion, deux aspects me semblent cruciaux :
- Compatibilité moteur : Les carburants HEFA (Neste) sont généralement compatibles avec les normes existantes (ASTM D975, EN15940 pour certains usages) et peuvent être intégrés en mélange. Les alcools issus de LanzaTech exigent souvent des étapes supplémentaires (déshydratation pour produire éthylène puis carburants synthétiques) pour atteindre une compatibilité totale, ou sont utilisés comme blend d'éthanol.
- Émissions locales : Les tests montrent souvent une baisse des particules et des composés aromatiques pour les carburants renouvelables raffinés, mais des carburants alcooliques peuvent modifier les émissions d'oxyde d'azote ou exiger des adaptations moteur.
Pour moi, la vocation des biocarburants avancés doit être claire : réduire le CO2 et améliorer la qualité de l'air local. Chaque technologie pèsera différemment sur ces deux objectifs.
Certifications, traçabilité et transparence
La durabilité réelle passe par des tiers et des chaînes de confiance. J'attends des preuves : audits ISCC, RSB, déclarations de LCA ouvertes, et traçabilité des lots. Sans cela, les chiffres annoncés restent suspects. J'apprécie quand une entreprise publie les hypothèses et les sensibilités de ses LCA — cela montre qu'elle comprend les limites de ses propres estimations.
Tableau comparatif synthétique (du champ à la combustion)
| Critère | LanzaTech | Neste |
|---|---|---|
| Source de carbone | Gaz résiduaires industriels, CO2, déchets | Huiles usagées, graisses animales, huiles végétales |
| Besoin en terre agricole | Faible (valorisation de flux existants) | Variable (faible si huiles usagées / élevé si cultures dédiées) |
| Intensité énergétique du procédé | Moyenne (compression & séparation) | Élevée (hydrogénation) selon origine de l'hydrogène |
| Réduction de GES potentielle | Élevée si flux résiduels + électricité bas carbone | Élevée si matières premières et hydrogène bas carbone |
| Compatibilité moteurs / normes | Variable, nécessite souvent upgrade ou co-traitement | Bonne (HEFA compatible pour blends, SAF certifié) |
| Risques socio-environnementaux | Faible à modéré (dépend disponibilité des flux) | Modéré à élevé (dépend provenance huiles) |
| Échelle industrielle | En croissance, dépend clusters industriels | Grande capacité installée et commercialisation mondiale |
Ce que je recommande de regarder pour juger la durabilité « réelle »
- La provenance exacte des matières premières et leur traçabilité.
- La source d'énergie et d'hydrogène utilisée dans le procédé.
- Les LCA publiées et leurs hypothèses (limites et sensibilité).
- Les certifications indépendantes et leur périmètre.
- Les impacts locaux : eau, biodiversité, emploi et acceptabilité sociale.
En résumé, LanzaTech offre une promesse séduisante en valorisant des émissions existantes sans pression foncière, tandis que Neste s'appuie sur une filière plus mature, capable de produire à grande échelle mais dépendante d'une bonne gouvernance des matières premières et d'un hydrogène bas carbone pour maximiser l'avantage climatique. Mon regard, pragmatique, reste que la durabilité réelle se construit case par case, site par site — et non pas seulement à grands coups de pourcentages de réduction annoncés.