Je travaille depuis plusieurs années sur les modèles économiques et les mécanismes de financement des projets d'énergie renouvelable. Les parcs d'éoliennes flottantes représentent une promesse fascinante en France : ils ouvrent à la ressource éolienne en haute mer profonde tout en évitant certaines contraintes des fondations fixes. Mais ils arrivent aussi avec des coûts initiaux plus élevés et des profils de risques particuliers. Dans cet article, je partage comment, à mon sens, on peut structurer le financement d'un parc d'éoliennes flottantes en France en combinant green bonds et partenariats privés, tout en montrant les leviers réglementaires, techniques et commerciaux à activer pour rassurer les investisseurs.
Pourquoi combiner green bonds et partenariats privés ?
Les green bonds offrent une source de financement attractive pour refinancer des actifs verts matures ou financer une part d'un projet avec une image environnementale forte. Ils attirent des investisseurs institutionnels (assureurs, fonds de pension) cherchant des instruments compatibles avec la taxonomie européenne et les Green Bond Principles. Les partenariats privés (equity sponsors, industrial partners, opérateurs) injectent quant à eux le capital-risque, l'expertise opérationnelle et la capacité à porter le développement technique et administratif.
Je vois la combinaison comme complémentaire : les partenaires privés prennent la phase de développement et les risques techniques initiaux, les green bonds permettent ensuite de refinancer la dette une fois que le projet a atteint une certaine maturité opérationnelle et des flux de trésorerie stables.
Étapes clés pour rendre le projet finançable
- Développement et permis : sécuriser les autorisations maritimes et environnementales avec l'appui d'experts juridiques et d'ingénierie. En France, cela implique interfaces avec l'État, la préfecture maritime, et parfois des consultations locales approfondies.
- Choix technologique et CAPEX : valider la technologie flottante (spar, semi-submersible, barge) et contractualiser un EPC ferme ou à risques limités.
- Accès au réseau et contrats de vente d'électricité : négocier un PPA (corporate ou utility) ou obtenir un mécanisme de soutien (par ex. structure de revenus via contrat à prix indexé). En France, l'intégration au réseau passe par RTE et les procédures d'appel d'offres/autorisation.
- Assurance et garanties : mettre en place assurances CAR (construction), garanties de performance, garanties bancaires et éventuellement support d'ECA (Export Credit Agencies) si des équipements importés sont fournis.
Structure de financement que je préconise
Voici une structure que j'ai souvent rencontrée dans des projets offshore complexes :
- Phase de développement : financement par equity des sponsors (développement risk), aides publiques (ADEME, fonds nationaux/UE) et prêts de court terme.
- Phase de construction : dette de projet (syndication bancaire, facilités ECA) + apports sponsors. Couverture par contrats EPC/FIT/PPA pour réduire le risque de revenus.
- Après commercial opérationnel (COD) : refinancement partiel via green bonds ou project bonds pour allonger la maturité de la dette et attirer des investisseurs long terme.
Green bonds : usages, labels et attentes des investisseurs
Les investisseurs en green bonds attendent transparence et traçabilité des fonds. Pour un parc flottant, il est essentiel de :
- Documenter l'usage des fonds (construction, câbles, flotte de maintenance, stockage si applicable).
- Aligner l'émission sur les Green Bond Principles (ICMA) et, idéalement, obtenir une labellisation (Climate Bonds Initiative) ou une vérification externe indépendante.
- Présenter des indicateurs d'impact clairs : émissions évitées (tCO2e), capacité installée (MW), production annuelle prévue (MWh).
En pratique, j'ai vu deux approches courantes :
- Green bond sponsor-level : l'entreprise développeuse/utility émet une obligation verte corporative pour refinancer plusieurs actifs, y compris le parc flottant.
- Project bond vert : émission adossée spécifiquement au cashflow du parc (plus rare pour des projets encore en phase de ramp-up mais intéressante une fois le projet stabilisé).
Partenariats privés : qui impliquer et quel rôle ?
Les partenaires privés jouent différents rôles :
- Equity sponsors : compagnies d'énergie (EDF Renouvelables, Iberdrola, TotalEnergies), fonds infrastructure spécialisés. Ils apportent capital, expertise projet et accès au marché.
- Fournisseurs technologiques : entreprises comme Principle Power, SBM Offshore ou Saipem (exemples de fournisseurs de plateformes flottantes et services) participent souvent via contrats EPC ou JV technique.
- Operateurs et O&M : contrats long terme avec des opérateurs dédiés pour sécuriser les coûts d'exploitation et les garanties de disponibilité.
- Investisseurs locaux et communautaires : collectivités, fonds régionaux (ex : fonds locaux en Bretagne ou en Nouvelle-Aquitaine) pour renforcer l'ancrage territorial et faciliter l'acceptabilité.
Mitigation des risques
Les principaux risques sont techniques (défaillance des structures flottantes), maritimes (conditions extrêmes), de marché (prix de l'électricité) et réglementaires. Pour les atténuer je recommande :
- Contrats EPC à prix fixe ou à partage limité de risques.
- Garantie de performance et périodes de tests prolongées avant la mise en service complète.
- PPA ou mécanismes de revenu garanti (mécanismes complémentaires ou assurance contre la volatilité des prix).
- Couverture par assurances spécialisées (risques guerre, pollution, avaries) et recours à des ECA (Bpifrance, COFACE) si équipements exportés.
Exemple synthétique de montage financier
| Poste | Montant (ex.) | Source / Instrument |
| CAPEX total | 800 M€ | Equity sponsors + dette projet |
| Equity sponsors | 240 M€ (30%) | Fonds infrastructure, utility partners |
| Dette de construction | 400 M€ (50%) | Syndicat bancaire + ECA-backed loans |
| Green bond refinancement | 160 M€ (20%) | Emission verte post-COD pour refinancer partie dette |
Aspects réglementaires et aides en France
En France, il faut prendre en compte les appels d'offres et les calendriers de la CRE, ainsi que les procédures d'autorisation environnementale. Des aides publiques (ADEME, fonds européens, prêts de la BEI ou EIB) peuvent aider à réduire le coût du capital. Je conseille aussi de considérer le rôle de Bpifrance pour des garanties ou cofinancements, ainsi que les mécanismes européens (CEF, InvestEU) qui soutiennent la connectivité et les infrastructures maritimes.
Conseils pratiques pour convaincre les investisseurs
- Construire un dossier d'impact clair et mesurable : réduction d'émissions, création d'emplois locaux, contribution aux objectifs territoriaux.
- Montrer des sponsors solides et des contrats long terme (PPA, O&M) pour démontrer la stabilité des revenus.
- Préparer une stratégie de sortie pour les investisseurs (refinancement par green bonds, cession partielle à des fonds d'infrastructure).
- Être transparent sur les risques et les plans de mitigation : cela rassure davantage qu'un optimisme non étayé.
Financer un parc d'éoliennes flottantes en France n'est pas simple, mais en combinant des instruments de dette verte comme les green bonds et des partenariats privés bien structurés, on peut créer un montage robuste et attractif pour des investisseurs long terme. L'essentiel est d'aligner technologie, contrats commerciaux et cadre réglementaire, puis d'articuler une communication transparente autour de l'impact climatique et local du projet.